Remembering Lebanon - Mémoire du Liban

2/06/2006

Des centaines d’émeutiers sèment la destruction à Achrafieh et s’attaquent aux lieux de culte

L’enceinte de Saint-Maron et de l’archevêché grec-orthodoxe saccagés, des dizaines de voitures cassées, l’immeuble abritant le consulat danois incendié

Une manifestation conduite par des organisations musulmanes pour protester contre les caricatures du prophète Mohammad a tourné à l’émeute hier à Achrafieh. Les affrontements entre émeutiers et forces de l’ordre ont duré environ trois heures ; les bombes lacrymogènes et les coups de feu tirés en l’air par les FSI et les émeutiers n’ont pas réussi à disperser la foule, qui a incendié le centre Tabaris 812, abritant un bureau du consulat de Danemark. La représentation diplomatique cependant a été épargnée par le feu, mais quatre étages du bâtiment abritant une banque et des entreprises ont été détruits.
Les émeutiers ont également saccagé la croix située à l’entrée de l’archevêché grec-orthodoxe de Beyrouth, ils ont aussi brisé les vitraux de la sacristie de l’église Saint-Maron, tentant en vain d’y mettre le feu. Ils ont cassé plusieurs niches religieuses construites aux bords des rues d’Achrafieh. Les affrontements entre la police et les manifestants ont fait un mort parmi les émeutiers et une cinquantaine de blessés. Vingt-trois d’entre eux font partie des FSI, dont un officier, et deux de l’armée.
Plusieurs milliers de manifestants, venus en bus et en voitures de diverses régions du Liban, ont convergé hier matin vers Tabaris où se trouve la représentation de l’ambassade du Danemark, répondant ainsi à l’appel d’un groupe baptisé « Mouvement national pour la défense du prophète Mohammad ».
Les émeutiers ont été d’abord stoppés à 200 mètres de la chancellerie par les forces de l’ordre qui quadrillaient le secteur et qui avaient chargé la foule à coups de matraque et de gaz lacrymogène. En vain. Armés de battes en fer et en bois, de gourdins, de cailloux et de parpaings, les émeutiers s’en sont pris à la police, et des centaines d’entre eux ont réussi à forcer le cordon dressé par les FSI.
Une partie de la foule a marché ensuite vers l’ambassade en empruntant les rues adjacentes à l’avenue Charles Malek, lapidant et saccageant les devantures de magasins et des centaines de voitures stationnées. Ils ont mis le feu à plusieurs véhicules de la police. Ils ont détruit les véhicules des FSI et de la Défense civile, s’emparant des échelles des pompiers, les utilisant notamment pour la casse.
Arrivés devant le centre Tabaris 812, un groupe d’émeutiers munis d’un bidon d’essence ont brisé la porte d’entrée du bâtiment et ont mis le feu à la cage d’escalier, alors que la foule applaudissait et scandait « Allah akbar » en agitant une multitude de drapeaux verts, couleur de l’islam.
« Tel est le sort de tous ceux qui s’en prennent à l’islam et à notre Prophète. Ils seront brûlés par le feu de l’enfer », a affirmé un jeune manifestant, la tête ceinte d’un bandeau vert, à Rita Daou de l’AFP.
Les pompiers ont dû attendre que la foule se disperse pour pouvoir approcher du bâtiment en flammes et éteindre le feu qui a notamment dévoré les locaux de la Banque Lati, Intermarkets et Booz Allen Hamilton.
Situé au huitième étage du même bâtiment, le consulat de l’ambassade d’Autriche a été épargné. « Nous étions inquiets, mais notre bureau est intact », a indiqué à L’Orient-Le Jour le consul autrichien, Manfred Moritsch, venu sur place en fin d’après-midi.
Les émeutiers ont également saccagé l’entrée de l’immeuble de la résidence du consul honoraire de Slovaquie située à la rue Sursock ainsi que l’entrée du bâtiment abritant l’ambassade des Pays-Bas. Ils ont aussi incendié un véhicule devant le palais Bustros.
Quatre ambulances de la Croix-Rouge de Tabaris ont été cassées, ainsi que la façade du bâtiment abritant l’organisation humanitaire. Les pare-brise de voitures stationnées au parking du centre Sofil ont volé en éclats.

Scènes de guerre
Achrafieh, hier, peu après 16 heures, dans les secteurs de la rue Sursock et de Tabaris, de l’avenue Charles Malek et de la rue Chéhadé, le même spectacle de désolation : des bris de verre sur la chaussée, des voitures saccagées et des vitrines de magasins brisées. On distingue aussi sur l’asphalte des barres de fer et des restes de parpaings brandis par les émeutiers quelques heures plus tôt.
Les détonations, les cris et les éclats de la matinée ont donné place au silence lourd entrecoupé par le crissement des éclats de verre qu’on piétine.
Les habitants d’Achrafieh, terrés durant plus de trois heures dans leurs appartements, sont sortis de chez eux pour estimer les dégâts. Les visages sont livides et les mines défaites. Plus d’un raconte qu’il « vient de vivre une journée de guerre, 16 ans après la fin des événements du Liban ».
« La dernière fois que je me suis réfugiée dans mon corridor, c’était le 13 octobre 1990 », raconte Hélène la rage au cœur. Elle en veut au ministre de l’Intérieur « qui était au courant de la manifestation, à l’armée et aux FSI incapables de nous protéger ». « Si un illuminé chrétien avait décidé de prendre des armes et de tirer sur les émeutiers, la guerre aurait éclaté à nouveau », s’insurge-t-elle. Elle raconte aussi que « la veille, mon propre gendre avait vu des hommes à moto arborant les bandeaux et les drapeaux verts de l’islam. Ils lui avaient demandé l’adresse du consulat du Danemark. Il leur a indiqué le chemin sans se douter de rien. »
Georges habite la rue Sursock ; il indique : « Ils voulaient saccager l’ambassade d’Argentine. J’étais là sur la chaussée. Nous leur avons dit qu’ils se trompent d’adresse, qu’il y a des musulmans en Argentine. Ils sont donc partis ailleurs. » « Je fais partie de la génération de la guerre. Nous avons donné des martyrs. Et jusqu’à présent, notre sang est versé pour l’indépendance du Liban, mais ces gens-là ont déchiré un grand portrait de Gebran Tuéni, dernier martyr en date pour la souveraineté du Liban. Je veux simplement savoir pourquoi y a-t-il tant de haine envers les chrétiens et qui va les protéger à l’avenir », dit Georges.
La résidence du consul honoraire de Slovaquie, Roy Samaha, se trouve dans le même quartier. Les émeutiers ont confondu l’appartement avec le bureau du consulat danois. La gardienne de l’immeuble, qui ne veut pas dire son prénom de peur que « les vandales reviennent pour se venger » raconte : « Ils ont forcé l’entrée avec des battes en fer. Cinq d’entre eux ont fait irruption chez moi, l’un portait une cagoule. Ils avaient trois bonbonnes à oxygène et des câbles électriques. Ils voulaient mettre le feu à l’immeuble. Je leur ai dit qu’ils se trompaient, que le bâtiment était résidentiel et que nous défendions les mêmes causes. »

Les croix cassées
Les émeutiers n’ont pas mis le feu au bâtiment, mais ils ont cassé les portes des ascenseurs au rez-de-chaussée et au premier étage. Ils ont aussi jeté des gourdins, des parpaings et des battes en fer en direction de la résidence du consul honoraire située au premier étage, saccageant le balcon de l’appartement.
M. Samaha était présent avec sa famille à la maison. Il indique : « J’ai quitté mon appartement avec mon père, âgé de 85 ans, et ma mère. Nous avons couru dans les escaliers, arrivant au neuvième étage. »
À l’archevêché grec-orthodoxe de Beyrouth, la chambre du gardien a été détruite et la grande croix, pesant une dizaine de kilos, qui se dressait à l’entrée du bâtiment a été cassée.
À la cathédrale Saint-Maron, un homme raconte : « Le prêtre s’apprêtait à célébrer la messe de onze heures. Quand il a vu les émeutiers, il a fermé les portes de l’église. Les vandales ont réussi à briser les vitres de la sacristie, jetant de l’essence à proximité de l’une des fenêtres. C’est une voiture stationnée dans le parking qui a pris feu. »
Massoud Achkar, ancien candidat aux législatives de Beyrouth, s’insurge contre cette tentative d’incendier la cathédrale et les émeutes à Tabaris : « Nous avons défendu Achrafieh depuis 1976. Nous venons d’assister à une invasion. »
Le centre Tabaris 812 : des drapeaux verts ont été plantés devant le bâtiment. Sur l’un des murs du rez-de-chaussée, l’on pouvait lire, après l’incendie : « Au nom de Mohammad, Allah akbar. »
Selon des témoins oculaires, les émeutiers ont forcé les portes des entreprises, volant et saccageant du matériel avant de mettre le feu. « Ils sont venus avec tous les outils imaginables servant à ce genre d’effractions. Ils ont confisqué les échelles des pompiers pour grimper jusqu’au deuxième et troisième étage du bâtiment dans le but de voler », indique un homme qui était présent sur place.
Devant la façade calcinée de l’immeuble, employés, directeurs et propriétaires des entreprises incendiées réalisent l’ampleur des pertes. « Des dizaines de familles se retrouveront dans le besoin », indique l’un d’eux.
« Nous sommes venus aider, mais il ne reste pas grand-chose à sauver », note un employé d’une entreprise.
Richard Jreissati, copropriétaire de Tabaris 812, a vu l’immeuble prendre feu sans broncher. « Je suis un homme croyant et je me dis que tout va bien tant les vies sont épargnées », dit-il.
D’autres préfèrent adopter une attitude cynique, se demandant « si les abribus, les réverbères, les distributeurs automatiques sont danois, norvégiens ou tout simplement chrétiens ».
L’immeuble Siriani, qui jouxte le centre Tabaris 812, abrite des appartements. Son entrée a été forcée, la chambre du concierge complètement saccagée.
Kamlé occupe seul le premier étage. Elle a 77 ans et ses enfants sont à l’étranger. Des parpaings et des cailloux ont transpercé des fenêtres de son appartement et ont atterri dans l’une de ses pièces. Des balles ont atteint la salle de séjour. « J’ai trouvé refuge à la cuisine jusqu’à la fin des émeutes. J’ai eu peur des flammes qui dévoraient le bâtiment et des émeutiers que j’entendais. J’ai subi deux opérations à cœur ouvert, j’ai vécu la guerre, mais je n’ai jamais eu aussi peur de mourir », dit-elle en séchant ses larmes.
Une autre habitante s’insurge : « C’est une honte. Nous n’avons pas vu ça durant toute la guerre, même pas durant les événements de 1978. »
Michel, qui occupe un appartement du bâtiment et qui a deux enfants en bas âge, raconte que les habitants de l’immeuble ont été épargnés grâce à un cheikh. « Il a empêché les manifestants d’entrer chez nous en les appelant au calme et en récitant des versets coraniques sur la tolérance, souligne-t-il. Pour que nous puissions quitter l’immeuble, il a couvert mes deux enfants avec le drapeau vert de l’islam. »
Mais il tente de se rassurer : « Ceux qui ont fait ça ne sont pas Libanais. Ce sont des Palestiniens. »
18 heures. La nuit tombe sur Achrafieh quadrillée par l’armée et les forces de l’ordre. Des jeunes se promènent avec divers drapeaux et des véhicules diffusent des chants partisans. Certains habitants des secteurs visés par les émeutiers ont toujours le visage pâle et la mine défaite. Ils se promènent dans leur quartier, évaluant les dégâts, comme s’ils voulaient se prouver que la journée qu’ils ont vécue fait bel et bien partie du présent et non d’un passé qu’ils estimaient révolu.

Patricia KHODER, L'orient-le Jour 6/2/2006

1 Comments:

  • بسم الله الرحمن الرحيم

    طـفــره جـديـده ورائـعــه فى مـجــال الانـتـرنت وتـكـنـولـوجـيـا الـمعلومات
    هل انتهى عصر التليفزيون والفضائيات وبدأ عصر البث الحى على الانترنت؟؟؟؟؟
    انفراد حصرى
    اول شبكه قنوات الكترونيه فى الشرق الاوسط
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