Remembering Lebanon - Mémoire du Liban

12/05/2005

D’autres charniers pourraient être découverts dans la Békaa et à Tripoli

D’autres charniers pourraient être découverts dans la Békaa et au Nord

À Majdel Anjar, on raconte la torture exercée par les bourreaux syriens

L’exhumation des restes de squelettes retrouvés dans un charnier de Anjar, à proximité du sanctuaire d’al-Nabi Ouzeïr, s’est arrêtée hier. Mais les pelleteuses des FSI étaient toujours sur le site. Selon des sources concordantes, des fouilles seront prochainement entreprises dans d’autres endroits de Anjar, ville qui a abrité le quartier général des services de renseignements syriens pour tout le Liban pendant un peu moins de trente ans. Les fouilles seraient entreprises dans deux endroits de la localité : dans un terrain vague de la plaine et à proximité de ce qu’on appelle « l’usine d’oignons », où les bourreaux syriens interrogeaient et torturaient des Libanais capturés à travers tout le territoire du pays.

L’endroit en question constituait pour les prisonniers la dernière étape avant la libération, l’acheminement vers une geôle syrienne ou la mort. On ne saura probablement jamais le nombre de ces Libanais qui ont péri sous la torture à Anjar ou dans d’autres localités du pays ayant abrité des centres de services de renseignements syriens. « Des fouilles seront menées à proximité de tous ces centres », a indiqué l’agence al-Markaziya, précisant que « la troupe a déjà pris des mesures dans ce sens à Tripoli, notamment dans les secteurs de l’École américaine, de Mar Maroun et de Haykalié ». Al-Markaziya a également souligné que le dossier des charniers sera discuté lors de la prochaine réunion du Conseil des ministres.

Pour en revenir aux ossements découverts en week-end, trois médecins légistes, Fouad Ayoub, Naji Seaïbi et Bilal Sablouh ont été chargés de l’affaire. Ils sont parvenus jusqu’à présent à rassembler onze squelettes. Des tests ADN devraient être effectués plus tard et pourraient aider à l’identification des victimes. Cette opération pourrait prendre plus d’un mois. Selon les experts, les ossements retrouvés datent de 5 à 20 ans. Deux petits crânes, ceux d’enfants, ont été retrouvés.

Le moukhtar de Majdel Anjar, Chaabane Ajami, qui avait donné l’alerte en vain il y a cinq ans, a indiqué, hier, à L’Orient-Le Jour, qu’une « trentaine de crânes ont été retrouvés, certains d’entre eux avaient les yeux bandés ». Il a également souligné que « quand il avait découvert le charnier en 1999, des cadavres n’étaient pas encore entièrement décomposés. Ils étaient ensevelis à cinq centimètres du sol et attiraient beaucoup d’animaux, notamment des renards et des chiens errants ». Il a ajouté que « quand les autorités lui avaient conseillé de se taire, il a décidé de déverser plus de terre sur les corps et de ne plus en parler ».

Fragments d’os et cailloux confondus

M. Ajami a voulu ainsi respecter ces morts anonymes, préserver leurs corps des charognards. Hier, les travaux se sont arrêtés dans le charnier, mais le site n’a pas été protégé. Déjà les ossements avaient été exhumés à l’aide de pelleteuses et le sol n’a pas été passé au tamis. Plus d’un, parmi ceux qui se sont rendus sur place hier, ont marché par mégarde sur des débris humains, des fragments d’os que l’on peut très facilement confondre avec de simples cailloux...

« Ce sont les souvenirs laissés par Rustom et al-Nabi Youssef », lance un habitant de Majdel Anjar venu sur place. D’un signe de la main, il indique l’endroit où habitait le chef des services de renseignements syriens pour le Liban, le général Rustom Ghazalé. Il se retourne, pointe du doigt l’autoroute, plus exactement un hangar visible à partir du sanctuaire d’al-Nabi Ouzeïr : la caserne syrienne où des Libanais étaient emprisonnés, interrogés et torturés sous la supervision du général Youssef Abdé, alias al-Nabi Youssef.

D’ailleurs cet habitant, qui a requis l’anonymat, n’écarte pas la possibilité de l’existence d’un charnier non loin de la caserne en question, connue par les habitants sous l’appellation de « l’usine d’oignons ».

Il n’est pas le seul habitant de Majdel Anjar à être de cet avis. Comme tous les autres, il raconte que « les Syriens ont emporté avec eux, en quittant le Liban, quatre camions remplis de terre recueillie dans le périmètre de la caserne, où ils devaient jeter les corps de ceux qui mouraient sous la torture ».

Le moukhtar de Majdel Anjar confirme l’information. D’autres habitants vont plus loin, indiquant que « ces camions ont été vidés de leur contenu une fois la frontière libano-syrienne franchie, dans un terrain vague au niveau de Jdeidet Yabous (Syrie) ».

La haine qu’un bon nombre d’habitants voue aux troupes syriennes est incommensurable à Majdel Anjar. Selon les témoignages, la moitié des hommes du village ont séjourné dans cette caserne tenue par « al-Nabi Youssef, un boucher ».

Toujours selon les témoignages des habitants, al-Nabi Youssef est arrivé au début des années quatre-vingt à Anjar. Il était simple capitaine. C’est affublé du titre de général qu’il a quitté le Liban, au printemps dernier. Il était connu pour sa férocité. « Sous la torture, ses victimes ne connaissaient plus ni Dieu ni diable, il n’y avait plus que lui qui existait… d’où sous surnom d’al-Nabi (prophète) », indique une de ses anciennes victimes, qui a, entre autres, été battue à l’aide d’un fouet en cuivre.

Abbas, qui a été emprisonné durant six jours en 1995 dans la caserne en question, raconte : « Nous n’avions pas le droit de parler aux autres prisonniers. Je savais qu’ils venaient de plusieurs régions du Liban. C’est par miracle si je j’en suis sorti. »Il évoque une forme de torture pratiquée par al-Nabi Youssef : le tapis volant où le prisonnier est allongé sur le dos et ligoté sur une planche en bois. Ses pieds et ses mains sont tirés vers le bas pour provoquer une pression au niveau du dos. « Cette pression se poursuit jusqu’à ce que vous passiez aux aveux. » Et si vous n’avez rien à avouer ? « Vous inventerez quelque chose pour que la torture cesse », répond tout simplement Abbas.

La torture au quotidien

Insaf Bou Haïkal, dont le fils Fawzat a été arrêté, en 1985, à l’âge de 22 ans par les troupes de Damas et transféré en Syrie, parle à l’instar de toutes les mères de détenus des recherches effectuées, des pots-de-vin versés et des humiliations subies. Elle est sûre que son fils se trouve en Syrie et à aucun moment n’envisage le fait que Fawzat soit enseveli dans un charnier.

Insaf parle de la torture dans « l’usine d’oignons ». Précisons dans ce cadre que l’usine en question a fermé ses portes avec l’arrivée des troupes syriennes à Anjar, en 1976. Elle était constituée de hangars destinés au rangement des oignons. La caserne qui servait d’endroit pour l’interrogatoire est située non loin de là, en face d’un entrepôt frigorifique où des fruits et des légumes sont emballés pour être exportés. Cet entrepôt, qui est mitoyen à la caserne, a fonctionné tout le long de la période de la présence syrienne au Liban.

La mère du détenu indique, citant les propos des employés de l’entrepôt : « Les Syriens pendaient les gens par les pieds. Quand leurs mains devenaient bleues, ils défaisaient leur chaîne, leur plongeaient la tête dans un seau d’eau. Les prisonniers reprenaient connaissance et ils étaient pendus à nouveau. »

C’est le visage blême, les traits tirés et le regard dans le vide que les employés de l’entrepôt que nous avons interrogés parlent de la torture. « Cette prison était surtout fonctionnelle de 1980 à 1991, durant les pires moments de la guerre. Les prisonniers arrivaient les yeux bandés. Nous savions d’où ils venaient grâce aux voitures qui les amenaient… On s’était habitué à les identifier, grâce au va-et-vient… En 1985, il y avait beaucoup de prisonniers appartenant au mouvement al-Tawhid de Tripoli. En 1989 et 1990, c’était surtout des membres des Forces libanaises et des aounistes », raconte un employé qui a voulu garder l’anonymat. « Beaucoup d’entre nous ont été arrêtés et passés à tabac. Les Syriens voulaient nous effrayer pour que l’on garde le silence. Ils ont réussi », dit-il, ajoutant qu’un « mois avant le départ des troupes de Damas, les prisonniers ont été acheminés par étapes dans des camions en partance vers la Syrie ».

Mohammed, lui, veut témoigner à visage découvert pour son frère Ahmed Hammoud, arrêté et transféré en Syrie au tout début de la guerre.

Mohammed travaillait en 1985 dans l’entrepôt. Comme tous les employés, il voyait la torture, entendait le bruit des fouets qui claquaient sur la peau des prisonniers et les cris de douleur. « Quand j’étais là-bas, il y avait surtout des membres du Tawhid de Tripoli. Je les reconnaissais à leur manière d’implorer Dieu sous la torture. »

Il affirme que « la caserne abritait six chambres, où des dizaines de jeunes hommes étaient emprisonnés. La torture se passait en plein air devant nous, ou dans les étables à chevaux, au rez-de-chaussée. Mais nous n’osions pas regarder ».

Lui-même a été une fois arrêté et battu. Il en a perdu l’ouïe durant quinze jours. Comme la plupart des employés de l’entrepôt, Mohammed, qui n’a pourtant travaillé que sept mois à proximité de la caserne, entend jusqu’à présent les cris des détenus qui retentissent dans sa tête.

Il sait qu’un certain nombre d’entre eux ont dû périr sous la torture. Il sait aussi que les Syriens ont agi au Liban en toute impunité. Et il veut que justice soit faite. Il n’est pas le seul.


Patricia KHODER, L'Orient-Le Jour - 6 Décembre 2005

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