Une tardive « découverte »
Un jour Jacques Chirac, tel saint Paul sur le chemin de Damas, eut une brusque illumination : il s'aperçut que l'armée syrienne occupait le Liban. Il y avait pourtant des lustres que les légions d'Assad père ou fils imposaient au pays du Cèdre une pax syriana brutale et intéressée. Que la Syrie mettait son voisin en coupe réglée, nommait présidents, ministres, députés ou simples fonctionnaires en envoyant ad patres ceux qui s'opposaient à ses desseins prédateurs. Mais tout le monde semblait s'accommoder de cette situation par crainte d'une reprise de la guerre. Les Israéliens eux-mêmes préféraient - et préfèrent toujours - avoir à leur frontière une armée régulière responsable et capable, notamment, de contrôler le Hezbollah plutôt que des milices laissées à elles-mêmes.
La France officielle rappelait rituellement son attachement à l'indépendance et à la souveraineté du Liban. Les historiens évoquaient de temps en temps les mânes de Saint Louis, de François Ier, de Louis XIV ou de Charles de Gaulle, qui, au fil des siècles, réaffirmèrent leur volonté de protéger le Liban. Mais la realpolitik dominait. Paris, bon gré mal gré, dut avaler, ces vingt-cinq dernières années, des quantités industrielles de couleuvres : l'assassinat de son ambassadeur Louis Delamare le 4 septembre 1981 près de la résidence des Pins, l'attentat contre sa chancellerie en mai 1982 (11 morts), celui contre l'immeuble Drakkar le 23 octobre 1983 (58 parachutistes tués)...
Jusqu'à l'an dernier, la France détournait pudiquement les yeux. Jacques Chirac semblait alors partager l'analyse de son ami Rafic Hariri : il fallait d'abord reconstruire le Liban, élargir ses espaces de liberté, ses marges de souveraineté et obtenir en douceur des Syriens qu'ils allègent leur pesante tutelle. Un vent d'espoir souffla lors de la mort de Hafez el-Assad. Le « Bismarck du Proche-Orient », éternel stratège de l'ambiguïté, était enfermé dans un univers autistique incapable d'évoluer. Mais peut-être son fils Bachar ferait-il bouger le système ? C'est du moins ce que l'on espérait à Paris. Jacques Chirac fut, ainsi, le premier à recevoir l'héritier en grande pompe.
Mais l'espérance d'une perestroïka à la syrienne se dissipa aussi vite que les brumes certains matins d'automne à Damas. Le régime ossifié était manifestement dans l'impossibilité de se réformer. Ses dirigeants ne paraissaient pas avoir pris la mesure des changements intervenus aux Proche et Moyen-Orient depuis la chute du mur de Berlin et la guerre d'Irak. Rafic Hariri, naguère encore soucieux de ménager la Syrie, avait entrepris avant sa mort de prendre la tête de l'opposition libanaise. Soucieuse de normaliser ses relations avec les Etats-Unis, la France fut donc le poisson pilote de la résolution 1559, qui réclamait le départ des troupes syriennes. Le Liban était devenu le terrain privilégié du rapprochement franco-américain. Jusqu'à un certain point.
Car Paris, contrairement à Washington, considère qu'il serait dangereux d'exclure le Hezbollah du jeu politique libanais. Et, surtout, la France n'entend pas se mêler des affaires intérieures syriennes. En d'autres termes : encourager le renversement du régime alaouite. Deux lignes rouges qui constituent la démarcation entre la France et l'Amérique sur le dossier libanais
Pierre Beylau
le point, 24/03/05
La France officielle rappelait rituellement son attachement à l'indépendance et à la souveraineté du Liban. Les historiens évoquaient de temps en temps les mânes de Saint Louis, de François Ier, de Louis XIV ou de Charles de Gaulle, qui, au fil des siècles, réaffirmèrent leur volonté de protéger le Liban. Mais la realpolitik dominait. Paris, bon gré mal gré, dut avaler, ces vingt-cinq dernières années, des quantités industrielles de couleuvres : l'assassinat de son ambassadeur Louis Delamare le 4 septembre 1981 près de la résidence des Pins, l'attentat contre sa chancellerie en mai 1982 (11 morts), celui contre l'immeuble Drakkar le 23 octobre 1983 (58 parachutistes tués)...
Jusqu'à l'an dernier, la France détournait pudiquement les yeux. Jacques Chirac semblait alors partager l'analyse de son ami Rafic Hariri : il fallait d'abord reconstruire le Liban, élargir ses espaces de liberté, ses marges de souveraineté et obtenir en douceur des Syriens qu'ils allègent leur pesante tutelle. Un vent d'espoir souffla lors de la mort de Hafez el-Assad. Le « Bismarck du Proche-Orient », éternel stratège de l'ambiguïté, était enfermé dans un univers autistique incapable d'évoluer. Mais peut-être son fils Bachar ferait-il bouger le système ? C'est du moins ce que l'on espérait à Paris. Jacques Chirac fut, ainsi, le premier à recevoir l'héritier en grande pompe.
Mais l'espérance d'une perestroïka à la syrienne se dissipa aussi vite que les brumes certains matins d'automne à Damas. Le régime ossifié était manifestement dans l'impossibilité de se réformer. Ses dirigeants ne paraissaient pas avoir pris la mesure des changements intervenus aux Proche et Moyen-Orient depuis la chute du mur de Berlin et la guerre d'Irak. Rafic Hariri, naguère encore soucieux de ménager la Syrie, avait entrepris avant sa mort de prendre la tête de l'opposition libanaise. Soucieuse de normaliser ses relations avec les Etats-Unis, la France fut donc le poisson pilote de la résolution 1559, qui réclamait le départ des troupes syriennes. Le Liban était devenu le terrain privilégié du rapprochement franco-américain. Jusqu'à un certain point.
Car Paris, contrairement à Washington, considère qu'il serait dangereux d'exclure le Hezbollah du jeu politique libanais. Et, surtout, la France n'entend pas se mêler des affaires intérieures syriennes. En d'autres termes : encourager le renversement du régime alaouite. Deux lignes rouges qui constituent la démarcation entre la France et l'Amérique sur le dossier libanais
Pierre Beylau
le point, 24/03/05

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