Remembering Lebanon - Mémoire du Liban

10/14/2006

13 octobre 1990 - La tristement célèbre bataille de Dahr el-Wahch, 16 ans après

13 octobre 1990 - La tristement célèbre bataille de Dahr el-Wahch, 16 ans après
Un officier raconte le massacre par les Syriens en direct de 12 soldats libanais
L'article de Anne-Marie EL-HAGE - L'Orient-Le Jour, 13/10/06


La date anniversaire du 13 octobre 1990 le plonge dans une profonde tristesse. Plusieurs jours durant, il s'isole et se renferme dans un mutisme total. Il prie surtout, pour ses 32 compagnons, 30 soldats et 2 officiers, tombés au cours de la bataille de Dahr el-Wahch (caza de Aley), tués par l'armée syrienne qui avait investi, en ce funeste jour, les régions chrétiennes. Il se rend aussi chaque année sur les lieux où ses camarades ont été assassinés de sang-froid par les troupes de Hafez el-Assad, pour leur rendre hommage. Pour la première fois, un officier de l'armée libanaise qui a participé à la bataille de Dahr el-Wahch raconte.

«Je veux dire la vérité par loyauté à l'égard de ceux qui sont morts. » La vérité non seulement sur la bataille elle-même. Mais surtout sur les crimes commis de sang-froid par l'armée syrienne envers les soldats libanais qui avaient décidé de se rendre. Et aussi le miracle qui a fait qu'il a eu la vie sauve. Mais il préfère garder l'anonymat. Car il sert toujours dans l'armée nationale et ne se sent pas à l'abri de vexations ou même de représailles. Aujourd'hui encore, il attend du général Michel Aoun des explications sur le déroulement de la bataille de Dahr el-Wahch du 13 octobre 1990, sur les renforts qui ne sont jamais venus, sur la panne totale qui a paralysé les lignes téléphoniques civiles et militaires et sur le départ prématuré du général vers l'ambassade de France, alors que les troupes combattaient âprement. Car cette bataille, lui et ses compagnons ne l'auraient jamais menée s'ils avaient su à temps que le général Aoun se trouvait déjà à l'ambassade de France et qu'il ne mènerait pas le combat. « Fallait-il que mes 32 compagnons trouvent la mort dans cette bataille inutile ? » se demande-t-il, évoquant ses compagnons froidement assassinés devant ses yeux, alors qu'ils avaient remis leurs armes aux soldats syriens. Sa voix s'étrangle alors. L'émotion l'envahit. Il arrive difficilement à retenir les sanglots qui le gagnent.

Des renforts jamais arrivés

Retour donc au 12 octobre 1990 au soir, lorsque la troupe libanaise, postée à Dahr el-Wahch, se prépare à passer une nouvelle nuit de veille. Plusieurs officiers avaient dîné ensemble dans un restaurant de Kahalé. La nuit était silencieuse. « C'était inquiétant, se souvient-il. J'avais eu vent que les Syriens envisageaient sérieusement de passer à l'attaque cette nuit, avec l'aide de la deuxième brigade. Mais un haut gradé m'a rassuré, me disant qu'il avait obtenu des garanties françaises et américaines. Je restais toutefois persuadé que c'était l'armée libanaise (dirigée par le général Émile Lahoud) qui allait mener l'action et que les choses se passeraient pacifiquement, sans batailles, car nous n'envisagions en aucun cas de tirer sur l'armée libanaise. »

L'officier n'a pas fermé l'œil de la nuit. Il était encore debout à 6h15 du matin, le 13 octobre 1990. Il s'est enfin décidé à s'étendre, tout habillé, pour un petit somme. C'est à 6h50 précises que le poste de commandement et le front de Dahr el-Wahch sont simultanément attaqués par l'aviation syrienne. Une vigie confirme à l'officier que les troupes postées sur le front face à eux sont syriennes. « Conformément à notre ordre de mission, nous avons ouvert le feu, même si les ordres ne sont pas venus directement, raconte-t-il. Mais progressivement, les forces syriennes se sont avancées en direction de l'église de Kahalé, par la vallée entre Bsous et Kahalé. La huitième brigade (relevant du général Aoun) qui devait nous prêter main-forte n'est jamais venue. Je ne comprends d'ailleurs toujours pas pourquoi. »

Les soldats syriens atteignent le poste de commandement vers 13h30. La décision était difficile à prendre : fallait-il combattre ou se rendre ? D'autant que la troupe vient d'apprendre que le général Michel Aoun se trouve à l'ambassade depuis 9h du matin. Et puis l'immeuble du poste de commandement abrite aussi quelques familles d'officiers, des civils dont il faut préserver la vie. Démoralisée, la troupe du poste de commandement décide de se rendre à l'armée syrienne, mais sur le front de Dahr el-Wahch, les combats font encore rage.

« Le chef de la compagnie syrienne nous demande alors de dépêcher un soldat au front pour faire cesser les combats. Mon chauffeur était la seule personne que nous pouvions envoyer. Il n'est jamais arrivé, raconte l'officier, la voix brouillée. Les soldats syriens l'ont assassiné. Ils lui ont planté une brochette en fer dans le ventre. Son agonie a été terrible. Ses cris ont retenti dans tout le village. »

Humiliés puis froidement assassinés

L'officier raconte aussi l'altercation avec un officier syrien pris de colère après avoir appris que 1 750 soldats syriens avaient perdu la vie dans l'attaque sur le front de Dahr el-Wahch, et que 22 chars syriens avaient été détruits. « Il a dirigé sa mitraillette en direction des 15 officiers libanais regroupés dans une pièce dans l'immeuble du poste de commandement, dit-il encore. Mais un officier libanais debout à ses côtés lui a détourné l'arme. Le coup est parti en l'air. »

À force de palabres, l'officier libanais a fini par convaincre le responsable syrien de l'emmener avec lui à Kahalé. Il espérait ainsi prendre des nouvelles des soldats qui se trouvaient sur le front. Mais c'est à l'horreur et à la barbarie qu'il a été confronté. « J'ai vu 12 des soldats de ma brigade qui avaient été faits prisonniers par l'armée syrienne. Ils étaient quasiment nus, ne portaient que leurs slips et étaient debout, les mains nouées derrière le dos, les "rangers" nouées autour du cou, humiliés. Ils étaient répartis par groupes de 4. Chaque groupe a été conduit dans une différente direction », poursuit l'officier. « On m'a emmené avec le premier groupe, à Araya. Devant mes yeux, ils ont été mis à genoux et froidement exécutés, l'un après l'autre », raconte-t-il d'une voix blanche. « On m'a aussitôt conduit devant un restaurant où a été emmené le second groupe. Le même scénario s'est reproduit devant mes yeux. On m'a finalement mené auprès du troisième groupe, que l'on a assassiné, toujours devant moi, sur le mur de la galerie Khairallah », lance-t-il avec peine.

Le tour de l'officier libanais semblait venu. « Un soldat syrien, arme à la main, m'a ordonné de me placer face au mur, mais je tenais à le regarder dans les yeux. À trois reprises, il m'a tiré dessus, mais le coup n'est jamais parti. Il a finalement jeté son arme, en me disant : "Si Dieu ne veut pas te tuer, moi non plus je ne te tuerais pas". »

« C'est alors qu'un haut gradé syrien intervient et m'emmène au ministère de la Défense où une personnalité qui m'a reconnu m'a sauvé la vie en me donnant des habits civils et en m'aidant à m'abriter », indique alors l'officier.

Ce n'est que le lendemain qu'il connaîtra le sort réservé à ses autres compagnons tombés sur le front, dont 18 soldats et 2 officiers, lorsqu'il est retourné sur les lieux du crime pour ramasser les dépouilles mortelles des soldats assassinés devant ses yeux. « J'ai ramassé des cadavres aux veines des poignets sectionnées et aux yeux crevés. Je n'étais capable de reconnaître aucun des hommes de la troupe, alors que je les connaissais un à un depuis si longtemps. C'était l'horreur », dit-il, tout en retenant un sanglot.

Trente soldats et deux officiers libanais ont péri ce jour-là à Dahr el-Wahch, sans compter les disparus dont les corps ont été jetés dans les tranchées avec ceux de soldats syriens ou ceux qui ont été faits prisonniers et croupissent peut-être encore dans les geôles syriennes. Quant au civils qui étaient logés dans l'immeuble du poste de commandement, dont la famille de l'officier, ils ont eu la vie sauve, après avoir été tenus en joue.

Aujourd'hui, date anniversaire du 13 octobre 1990, l'officier ne cache pas les remords qui le rongent encore après la mort de ses 32 compagnons. Car son rêve d'un Liban libre, indépendant et souverain ne s'est toujours pas encore entièrement et irrémédiablement réalisé. « Mais nous sommes sur la bonne voie et je garde confiance, dit-il. Je voudrais tant croire que mes compagnons ne sont pas morts pour rien. »

5/08/2006

Part of me died when I saw this cruel killing

The Sunday Times

Part of me died when I saw this cruel killing

HALA JABER - May 07, 2006

EVEN by the stupefying standards of Iraq’s unspeakable violence, the murder of Atwar Bahjat, one of the country’s top television journalists, was an act of exceptional cruelty.

Nobody but her killers knew just how much she had suffered until a film showing her death on February 22 at the hands of two musclebound men in military uniforms emerged last week. Her family’s worst fears of what might have happened have been far exceeded by the reality.

Bahjat was abducted after making three live broadcasts from the edge of her native city of Samarra on the day its golden-domed Shi’ite mosque was blown up, allegedly by Sunni terrorists.

Roadblocks prevented her from entering the city and her anxiety was obvious to everyone who saw her final report. Night was falling and tensions were high.

Two men drove up in a pick-up truck, asking for her. She appealed to a small crowd that had gathered around her crew but nobody was willing to help her. It was reported at the time that she had been shot dead with her cameraman and sound man.

We now know that it was not that swift for Bahjat. First she was stripped to the waist, a humiliation for any woman but particularly so for a pious Muslim who concealed her hair, arms and legs from men other than her father and brother.

Then her arms were bound behind her back. A golden locket in the shape of Iraq that became her glittering trademark in front of the television cameras must have been removed at some point — it is nowhere to be seen in the grainy film, which was made by someone who pointed a mobile phone at her as she lay on a patch of earth in mortal terror.

By the time filming begins, the condemned woman has been blindfolded with a white bandage.

It is stained with blood that trickles from a wound on the left side of her head. She is moaning, although whether from the pain of what has already been done to her or from the fear of what is about to be inflicted is unclear.

Just as Bahjat bore witness to countless atrocities that she covered for her television station, Al-Arabiya, during Iraq’s descent into sectarian conflict, so the recording of her execution embodies the depths of the country’s depravity after three years of war.

A large man dressed in military fatigues, boots and cap approaches from behind and covers her mouth with his left hand. In his right hand, he clutches a large knife with a black handle and an 8in blade. He proceeds to cut her throat from the middle, slicing from side to side.

Her cries — “Ah, ah, ah” — can be heard above the “Allahu akbar” (God is greatest) intoned by the holder of the mobile phone.

Even then, there is no quick release for Bahjat. Her executioner suddenly stands up, his job only half done. A second man in a dark T-shirt and camouflage trousers places his right khaki boot on her abdomen and pushes down hard eight times, forcing a rush of blood from her wounds as she moves her head from right to left.

Only now does the executioner return to finish the task. He hacks off her head and drops it to the ground, then picks it up again and perches it on her bare chest so that it faces the film-maker in a grotesque parody of one of her pieces to camera.

The voice of one of the Arab world’s most highly regarded and outspoken journalists has been silenced. She was 30.

As a friend of Bahjat who had worked with her on a variety of tough assignments, I found it hard enough to bear the news of her murder. When I saw it replayed, it was as if part of me had died with her. How much more gruelling it must have been for a close family friend who watched the film this weekend and cried when he heard her voice.

The friend, who cannot be identified, knew nothing of her beheading but had been guarding other horrifying details of Bahjat’s ordeal. She had nine drill holes in her right arm and 10 in her left, he said. The drill had also been applied to her legs, her navel and her right eye. One can only hope that these mutilations were made after her death.

There is a wider significance to the appalling footage and the accompanying details. The film appears to show for the first time an Iraqi death squad in action.

The death squads have proliferated in recent months, spreading terror on both sides of the sectarian divide. The clothes worn by Bahjat’s killers are bound to be scrutinised for clues to their identity.

Bahjat, with her professionalism and impartiality as a half-Shi’ite, half-Sunni, would have been the first to warn against any hasty conclusions, however. The uniforms seem to be those of the Iraqi National Guard but that does not mean she was murdered by guardsmen. The fatigues could have been stolen for disguise.

A source linked to the Sunni insurgency who supplied the film to The Sunday Times in London claimed it had come from a mobile phone found on the body of a Shi’ite Badr Brigade member killed during fighting in Baghdad.

But there is no evidence the Iranian-backed Badr militia was responsible. Indeed, there are conflicting indications. The drill is said to be a popular tool of torture with the Badr Brigade. But beheading is a hallmark of Al-Qaeda in Iraq, led by the Sunni Abu Musab al-Zarqawi.

According to a report that was circulating after Bahjat’s murder, she had enraged the Shi’ite militias during her coverage of the bombing of the Samarra shrine by filming the interior minister, Bayan Jabr, ordering police to release two Iranians they had arrested.

There is no confirmation of this and the Badr Brigade, with which she maintained good relations, protected her family after her funeral came under attack in Baghdad from a bomber and then from a gunman. Three people died that day.

Bahjat’s reporting of terrorist attacks and denunciations of violence to a wide audience across the Middle East made her plenty of enemies among both Shi’ite and Sunni gunmen. Death threats from Sunnis drove her away to Qatar for a spell but she believed her place was in Iraq and she returned to frontline reporting despite the risks.

We may never know who killed Bahjat or why. But the manner of her death testifies to the breakdown of law, order and justice that she so bravely highlighted and illustrates the importance of a cause she espoused with passion.

Bahjat advocated the unity of Iraq and saw her golden locket as a symbol of her belief. She put it with her customary on-air eloquence on the last day of her life: “Whether you are a Sunni, a Shi’ite or a Kurd, there is no difference between Iraqis united in fear for this nation.”

2/06/2006

Il faudra du temps pour effacer les traces de la destruction à Tabaris

Arrestation de plus de 300 personnes impliquées dans les émeutes
Il faudra du temps pour effacer les traces de la destruction à Tabaris


Dès le matin hier, les habitants et les commerçants d’Achrafieh, dont voitures et entreprises ont été saccagées par les vandales dimanche, se sont mis à estomper, autant que faire se peut, les traces de la destruction, même si la restauration du centre Tabaris 812, qui constituait jusqu’à dimanche matin l’un des bâtiments élégants de la zone, prendra du temps. Calciné, il est semblable à une plaie béante, au cœur d’Achrafieh. Les émeutiers qui avaient pris d’assaut le secteur Tabaris avaient mis le feu au bâtiment après avoir volé et cassé le matériel des entreprises qu’il abrite. Selon une première estimation, la restauration du centre nécessite un minimum de dix millions de dollars.
Concernant l’enquête, plus de 300 personnes ont été interpellées par l’armée et la police. Les perquisitions se poursuivent à la recherche d’autres personnes impliquées dans ces émeutes.
Les FSI ont fait état de l’interpellation de 174 personnes, dont 76 Syriens, 35 Palestiniens et 25 bédouins apatrides. L’armée a pour sa part indiqué dans un communiqué avoir procédé à l’arrestation de 160 personnes.
La Direction générale de l’armée a souligné dans un communiqué que « les recherches menées par la Sûreté de l’État ont permis de connaître les noms d’un grand nombre de personnes ayant pris part aux émeutes de dimanche. Les enquêteurs ont procédé hier à l’arrestation d’un Palestinien, de deux Syriens et de quatre Libanais ». Le texte souligne également que « l’armée continue son enquête en poursuivant des émeutiers et en perquisitionnant les locaux où ils se trouvent ».
La Direction générale de l’armée a également appelé dans un communiqué les habitants et les commerçants d’Achrafieh touchés par les actes de vandalisme de se présenter auprès d’un comité chargé de l’évaluation des dégâts. Ce comité conjoint, constitué de représentants de l’armée et du haut comité de secours, recevra les dépositions à partir d’aujourd’hui mardi jusqu’au samedi 11 février, de 8 heures à 17 heures. Il a élu domicile au premier étage de l’immeuble Samaha en face du centre Sofil, avenue Fouad Chéhab. Le communiqué précise que la Direction générale de l’armée met à la disposition des citoyens touchés par les actes de vandalisme les numéros suivants : (01) 330681 et (03)517173.
La Chambre de commerce de Beyrouth a pris aussi l’initiative de dédommager les propriétaires des voitures saccagées. Ces derniers peuvent déposer des plaintes auprès des moukhtars des secteurs touchés par les émeutes.
De son côté, le Mouvement du futur a annoncé le lancement d’une campagne de solidarité avec les habitants d’Achrafieh. Elle servira à la collecte de fonds, notamment auprès de personnalités et d’organisations musulmanes, pour indemniser entreprises et personnes victimes des actes de vandalisme. Cette campagne, qui sera lancée jeudi à travers la Future et Radio-Orient à l’initiative du député Saad Hariri, a notamment pour but de démontrer que les Libanais de toutes les communautés sont solidaires et que Beyrouth est une ville indivisible, précise un communiqué du mouvement.

Une vingtaine d’entreprises détruites

Mais hier dans les secteurs touchés par les émeutes, la plupart des habitants ainsi que des employés et des chefs d’entreprise lésés étaient loin de rendre hommage ou même de mentionner ces initiatives. C’est qu’ils ont passé leur journée à effectuer des réparations ou – notamment au centre Tabaris 812 – à évaluer les dégâts.
Tout au long de la matinée, les automobilistes ralentissaient en empruntant l’avenue Charles Malek, au niveau du bâtiment qui abritait le bureau de représentation de l’ambassade du Danemark.
L’intérieur du centre Tabaris 812 offre une scène encore plus désolante que celle de la façade calcinée : le feu a dévoré 5 étages du bloc A, 4 étages du bloc B et tout le bloc C. Une vingtaine d’entreprises, notamment la Banque Lati, Booz Allen Hamilton, Intermarkets, Team Y&R, Asdaa, Media Edge, ont été complètement détruites.
On ne voit que des murs noirs, des carasses d’escaliers roulants et de cadres de portes en fer. La chaleur des flammes a décollé les blocs de granite qui servaient au revêtement du sol.
Selon les propriétaires et les employés des entreprises, les émeutiers sont arrivés avec des chalumeaux, servant à découper le fer, et des bonbonnes d’oxygène. Ils ont volé le matériel des compagnies. Et ils ont saccagé ce qu’ils n’ont pas pu emporter. D’ailleurs, chaque porte d’ascenseur au centre Tabaris 812 porte la trace de matraques. Les émeutiers ont versé plusieurs bidons d’essence dans divers endroits du bâtiment pour qu’il prenne rapidement feu.
Rainier Jreissati, copropriétaire de l’immeuble et patron d’entreprises situées au centre Tabaris 812, précise que les assurances ne couvrent pas les émeutes et la guerre. Il se dit « très surpris de ne pas voir des personnalités venir inspecter les dégâts et nous soutenir ». « J’aurais aimé que le Premier ministre vienne chez nous. Il s’est bien rendu auprès des responsables religieux d’Achrafieh», indique-t-il. Malgré les lourds dégâts, Jreissati tient à reconstruire le centre. « Si nous commençons demain, il nous faudra un minimum de six mois », dit-il.
Debout devant ce qui faisait l’entrée d’Intermarkets, Talal Makdessy, PDG, précise qu’il employait 96 personnes. Lui aussi tient à reprendre le travail au plus vite.
De son côté, Joseph Lati, PDG de la Banque Lati, dont le siège se trouvait au centre Tabaris 812, a précisé dans un communiqué que malgré les événements de dimanche, la volonté de reconstruction des Libanais reste plus grande que tout.
Hier, devant le centre, beaucoup d’employés des entreprises qui n’ont pas été complètement détruites par les flammes s’affairaient à transporter ce qui a été épargné par les coups de matraques, notamment des claviers, des écrans et des documents.
Certains d’entre eux lançaient qu’il « ne faut pas annoncer que le bureau de représentation du consulat du Danemark a été épargné, de peur que les émeutiers reviennent ». D’autres se demandaient « pourquoi la police, qui était au courant de la manifestation, n’a pas pris les mesures nécessaires pour protéger le bâtiment ».

Montrer son extrait d’état civil
Un peu plus loin, au secteur Saint-Nicolas, la devanture d’un nouveau restaurant a été saccagée. Eddy, un employé, précise : « Les émeutiers ont été excités à la vue de bouteilles d’alcool au bar. Ils se sont acharnés contre la vitrine, la lapidant. Si Samer n’était pas intervenu, ils auraient brûlé le restaurant. »
Samer est le chef cuisinier. D’emblée il donne son nom et son village d’origine. Et à ceux qui ne comprennent pas, il précise : « Je suis musulman, et dimanche, je suis sorti avec mon extrait d’état civil (où l’on précise la communauté religieuse) pour le montrer aux émeutiers, leur prouver que je suis sunnite afin qu’ils épargnent le restaurant. »
Dans le même quartier, Georges, qui arbore une longue barbe, indique : « Si dimanche nous n’avons pas riposté, cela ne veut pas dire qu’à la prochaine provocation nous resterons les bras croisés. » « J’ai entendu les émeutiers insulter les femmes sorties aux balcons. Ils blasphémaient. Ils sont venus avec un stock de battes, de pierres, de bouteilles vides et de cocktails Molotov. C’est sous mes yeux qu’ils ont brûlé une jeep de l’armée, raconte-t-il. Ils ont tabassé mon ami Serge, le traitant, je ne sais pas pour quelles raisons, de sale juif. J’ai tenté de le protéger en prétendant que je faisais partie d’eux, grâce à ma barbe. S’ils avaient vu la croix que j’ai sous mon pull, j’aurais été passé à tabac moi aussi. » Georges joint le geste à la parole en montrant un chapelet en bois qu’il porte autour du cou.
Avec son ami Jade, ils parlent d’autosécurité et estiment qu’il faut peut-être porter des armes pour se protéger.
Élie est coiffeur. Il indique qu’il aurait « aimé marcher avec les musulmans pour protester contre les caricatures danoises ». Il en veut surtout aux FSI et à l’armée. Il raconte : « Dimanche vers 9 heures 30, j’ai vu un manifestant provoquer un soldat en le bousculant et en lui disant : “Tire-moi dessus”. Le soldat lui a répondu : “Ils ne nous ont pas donné l’ordre de tirer”. » Élie fait le décompte des jeeps militaires incendiées et évoque les soldats et les policiers qui ont trouvé refuge dans les entrées des immeubles et des parkings. « Ils sont incapables de nous protéger. Il faut que nous trouvions d’autres solutions », dit-il.
Un homme présent au salon de coiffure et habitant le quartier rend hommage aux cheikhs musulmans. « Quand ils ont compris qu’ils ne pouvaient plus contenir les manifestants, beaucoup d’entre eux se sont mis devant les entrées des immeubles pour empêcher les émeutiers d’y pénétrer. Ils ont même lancé des appels à la prière, vers midi, pour amener la foule vers la mosquée Mohammad el-Amine au centre-ville, l’éloignant ainsi de Tabaris. En vain. » Il estime aussi que « si un chrétien avait décidé de riposter en tirant sur les émeutiers, le pays aurait été entraîné probablement dans la guerre ». Il n’est pas le seul à être de cet avis.
Même si un bon nombre d’entre eux tiennent un discours modéré, les habitants d’Achrafieh sont toujours sous le choc des émeutes de dimanche. Ils se disent « agressés et violés ». Il faut certes plus que de bonnes initiatives relatives au dédommagement pour que les habitants d’Achrafieh parviennent à se sentir à nouveau en sécurité.

Patricia KHODER, L'orient-Le Jour, 7/2/06

Des centaines d’émeutiers sèment la destruction à Achrafieh et s’attaquent aux lieux de culte

L’enceinte de Saint-Maron et de l’archevêché grec-orthodoxe saccagés, des dizaines de voitures cassées, l’immeuble abritant le consulat danois incendié

Une manifestation conduite par des organisations musulmanes pour protester contre les caricatures du prophète Mohammad a tourné à l’émeute hier à Achrafieh. Les affrontements entre émeutiers et forces de l’ordre ont duré environ trois heures ; les bombes lacrymogènes et les coups de feu tirés en l’air par les FSI et les émeutiers n’ont pas réussi à disperser la foule, qui a incendié le centre Tabaris 812, abritant un bureau du consulat de Danemark. La représentation diplomatique cependant a été épargnée par le feu, mais quatre étages du bâtiment abritant une banque et des entreprises ont été détruits.
Les émeutiers ont également saccagé la croix située à l’entrée de l’archevêché grec-orthodoxe de Beyrouth, ils ont aussi brisé les vitraux de la sacristie de l’église Saint-Maron, tentant en vain d’y mettre le feu. Ils ont cassé plusieurs niches religieuses construites aux bords des rues d’Achrafieh. Les affrontements entre la police et les manifestants ont fait un mort parmi les émeutiers et une cinquantaine de blessés. Vingt-trois d’entre eux font partie des FSI, dont un officier, et deux de l’armée.
Plusieurs milliers de manifestants, venus en bus et en voitures de diverses régions du Liban, ont convergé hier matin vers Tabaris où se trouve la représentation de l’ambassade du Danemark, répondant ainsi à l’appel d’un groupe baptisé « Mouvement national pour la défense du prophète Mohammad ».
Les émeutiers ont été d’abord stoppés à 200 mètres de la chancellerie par les forces de l’ordre qui quadrillaient le secteur et qui avaient chargé la foule à coups de matraque et de gaz lacrymogène. En vain. Armés de battes en fer et en bois, de gourdins, de cailloux et de parpaings, les émeutiers s’en sont pris à la police, et des centaines d’entre eux ont réussi à forcer le cordon dressé par les FSI.
Une partie de la foule a marché ensuite vers l’ambassade en empruntant les rues adjacentes à l’avenue Charles Malek, lapidant et saccageant les devantures de magasins et des centaines de voitures stationnées. Ils ont mis le feu à plusieurs véhicules de la police. Ils ont détruit les véhicules des FSI et de la Défense civile, s’emparant des échelles des pompiers, les utilisant notamment pour la casse.
Arrivés devant le centre Tabaris 812, un groupe d’émeutiers munis d’un bidon d’essence ont brisé la porte d’entrée du bâtiment et ont mis le feu à la cage d’escalier, alors que la foule applaudissait et scandait « Allah akbar » en agitant une multitude de drapeaux verts, couleur de l’islam.
« Tel est le sort de tous ceux qui s’en prennent à l’islam et à notre Prophète. Ils seront brûlés par le feu de l’enfer », a affirmé un jeune manifestant, la tête ceinte d’un bandeau vert, à Rita Daou de l’AFP.
Les pompiers ont dû attendre que la foule se disperse pour pouvoir approcher du bâtiment en flammes et éteindre le feu qui a notamment dévoré les locaux de la Banque Lati, Intermarkets et Booz Allen Hamilton.
Situé au huitième étage du même bâtiment, le consulat de l’ambassade d’Autriche a été épargné. « Nous étions inquiets, mais notre bureau est intact », a indiqué à L’Orient-Le Jour le consul autrichien, Manfred Moritsch, venu sur place en fin d’après-midi.
Les émeutiers ont également saccagé l’entrée de l’immeuble de la résidence du consul honoraire de Slovaquie située à la rue Sursock ainsi que l’entrée du bâtiment abritant l’ambassade des Pays-Bas. Ils ont aussi incendié un véhicule devant le palais Bustros.
Quatre ambulances de la Croix-Rouge de Tabaris ont été cassées, ainsi que la façade du bâtiment abritant l’organisation humanitaire. Les pare-brise de voitures stationnées au parking du centre Sofil ont volé en éclats.

Scènes de guerre
Achrafieh, hier, peu après 16 heures, dans les secteurs de la rue Sursock et de Tabaris, de l’avenue Charles Malek et de la rue Chéhadé, le même spectacle de désolation : des bris de verre sur la chaussée, des voitures saccagées et des vitrines de magasins brisées. On distingue aussi sur l’asphalte des barres de fer et des restes de parpaings brandis par les émeutiers quelques heures plus tôt.
Les détonations, les cris et les éclats de la matinée ont donné place au silence lourd entrecoupé par le crissement des éclats de verre qu’on piétine.
Les habitants d’Achrafieh, terrés durant plus de trois heures dans leurs appartements, sont sortis de chez eux pour estimer les dégâts. Les visages sont livides et les mines défaites. Plus d’un raconte qu’il « vient de vivre une journée de guerre, 16 ans après la fin des événements du Liban ».
« La dernière fois que je me suis réfugiée dans mon corridor, c’était le 13 octobre 1990 », raconte Hélène la rage au cœur. Elle en veut au ministre de l’Intérieur « qui était au courant de la manifestation, à l’armée et aux FSI incapables de nous protéger ». « Si un illuminé chrétien avait décidé de prendre des armes et de tirer sur les émeutiers, la guerre aurait éclaté à nouveau », s’insurge-t-elle. Elle raconte aussi que « la veille, mon propre gendre avait vu des hommes à moto arborant les bandeaux et les drapeaux verts de l’islam. Ils lui avaient demandé l’adresse du consulat du Danemark. Il leur a indiqué le chemin sans se douter de rien. »
Georges habite la rue Sursock ; il indique : « Ils voulaient saccager l’ambassade d’Argentine. J’étais là sur la chaussée. Nous leur avons dit qu’ils se trompent d’adresse, qu’il y a des musulmans en Argentine. Ils sont donc partis ailleurs. » « Je fais partie de la génération de la guerre. Nous avons donné des martyrs. Et jusqu’à présent, notre sang est versé pour l’indépendance du Liban, mais ces gens-là ont déchiré un grand portrait de Gebran Tuéni, dernier martyr en date pour la souveraineté du Liban. Je veux simplement savoir pourquoi y a-t-il tant de haine envers les chrétiens et qui va les protéger à l’avenir », dit Georges.
La résidence du consul honoraire de Slovaquie, Roy Samaha, se trouve dans le même quartier. Les émeutiers ont confondu l’appartement avec le bureau du consulat danois. La gardienne de l’immeuble, qui ne veut pas dire son prénom de peur que « les vandales reviennent pour se venger » raconte : « Ils ont forcé l’entrée avec des battes en fer. Cinq d’entre eux ont fait irruption chez moi, l’un portait une cagoule. Ils avaient trois bonbonnes à oxygène et des câbles électriques. Ils voulaient mettre le feu à l’immeuble. Je leur ai dit qu’ils se trompaient, que le bâtiment était résidentiel et que nous défendions les mêmes causes. »

Les croix cassées
Les émeutiers n’ont pas mis le feu au bâtiment, mais ils ont cassé les portes des ascenseurs au rez-de-chaussée et au premier étage. Ils ont aussi jeté des gourdins, des parpaings et des battes en fer en direction de la résidence du consul honoraire située au premier étage, saccageant le balcon de l’appartement.
M. Samaha était présent avec sa famille à la maison. Il indique : « J’ai quitté mon appartement avec mon père, âgé de 85 ans, et ma mère. Nous avons couru dans les escaliers, arrivant au neuvième étage. »
À l’archevêché grec-orthodoxe de Beyrouth, la chambre du gardien a été détruite et la grande croix, pesant une dizaine de kilos, qui se dressait à l’entrée du bâtiment a été cassée.
À la cathédrale Saint-Maron, un homme raconte : « Le prêtre s’apprêtait à célébrer la messe de onze heures. Quand il a vu les émeutiers, il a fermé les portes de l’église. Les vandales ont réussi à briser les vitres de la sacristie, jetant de l’essence à proximité de l’une des fenêtres. C’est une voiture stationnée dans le parking qui a pris feu. »
Massoud Achkar, ancien candidat aux législatives de Beyrouth, s’insurge contre cette tentative d’incendier la cathédrale et les émeutes à Tabaris : « Nous avons défendu Achrafieh depuis 1976. Nous venons d’assister à une invasion. »
Le centre Tabaris 812 : des drapeaux verts ont été plantés devant le bâtiment. Sur l’un des murs du rez-de-chaussée, l’on pouvait lire, après l’incendie : « Au nom de Mohammad, Allah akbar. »
Selon des témoins oculaires, les émeutiers ont forcé les portes des entreprises, volant et saccageant du matériel avant de mettre le feu. « Ils sont venus avec tous les outils imaginables servant à ce genre d’effractions. Ils ont confisqué les échelles des pompiers pour grimper jusqu’au deuxième et troisième étage du bâtiment dans le but de voler », indique un homme qui était présent sur place.
Devant la façade calcinée de l’immeuble, employés, directeurs et propriétaires des entreprises incendiées réalisent l’ampleur des pertes. « Des dizaines de familles se retrouveront dans le besoin », indique l’un d’eux.
« Nous sommes venus aider, mais il ne reste pas grand-chose à sauver », note un employé d’une entreprise.
Richard Jreissati, copropriétaire de Tabaris 812, a vu l’immeuble prendre feu sans broncher. « Je suis un homme croyant et je me dis que tout va bien tant les vies sont épargnées », dit-il.
D’autres préfèrent adopter une attitude cynique, se demandant « si les abribus, les réverbères, les distributeurs automatiques sont danois, norvégiens ou tout simplement chrétiens ».
L’immeuble Siriani, qui jouxte le centre Tabaris 812, abrite des appartements. Son entrée a été forcée, la chambre du concierge complètement saccagée.
Kamlé occupe seul le premier étage. Elle a 77 ans et ses enfants sont à l’étranger. Des parpaings et des cailloux ont transpercé des fenêtres de son appartement et ont atterri dans l’une de ses pièces. Des balles ont atteint la salle de séjour. « J’ai trouvé refuge à la cuisine jusqu’à la fin des émeutes. J’ai eu peur des flammes qui dévoraient le bâtiment et des émeutiers que j’entendais. J’ai subi deux opérations à cœur ouvert, j’ai vécu la guerre, mais je n’ai jamais eu aussi peur de mourir », dit-elle en séchant ses larmes.
Une autre habitante s’insurge : « C’est une honte. Nous n’avons pas vu ça durant toute la guerre, même pas durant les événements de 1978. »
Michel, qui occupe un appartement du bâtiment et qui a deux enfants en bas âge, raconte que les habitants de l’immeuble ont été épargnés grâce à un cheikh. « Il a empêché les manifestants d’entrer chez nous en les appelant au calme et en récitant des versets coraniques sur la tolérance, souligne-t-il. Pour que nous puissions quitter l’immeuble, il a couvert mes deux enfants avec le drapeau vert de l’islam. »
Mais il tente de se rassurer : « Ceux qui ont fait ça ne sont pas Libanais. Ce sont des Palestiniens. »
18 heures. La nuit tombe sur Achrafieh quadrillée par l’armée et les forces de l’ordre. Des jeunes se promènent avec divers drapeaux et des véhicules diffusent des chants partisans. Certains habitants des secteurs visés par les émeutiers ont toujours le visage pâle et la mine défaite. Ils se promènent dans leur quartier, évaluant les dégâts, comme s’ils voulaient se prouver que la journée qu’ils ont vécue fait bel et bien partie du présent et non d’un passé qu’ils estimaient révolu.

Patricia KHODER, L'orient-le Jour 6/2/2006